Institut français
d’archéologie orientale - Le Caire

Appropriation et transformation d’un territoire : villes, fouilles et collections dans l’isthme de Suez

Responsable : Mercedes Volait (CNRS, USR IN VISU), Céline Frémeaux, Claudine Piaton, Cédric Meurice, Nicolas Michel.

Partenariats : GDRI 71 Architectures modernes en Méditerranée – IREMAM – Musée du Louvre – Association du souvenir de Ferdinand de Lesseps et du Canal de Suez.

Ce projet poursuit, avec une optique élargie, les travaux conduits sur les villes d’Héliopolis et de Port-Saïd dans le cadre de l’axe « Patrimoine architectural et urbain » du précédent quadriennal de l’IFAO. Entreprises dans une perspective d’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, ces études visaient à documenter la fabrication et la transformation architecturale et urbanistique de créations urbaines d’initiative européenne dans l’Égypte sous tutelle ottomane puis britannique, en s’intéressant en particulier à leurs ancrages et formes d’appropriation locaux.

Les travaux de l’équipe, élargie à de nouvelles collaborations (françaises, égyptiennes et européennes), visent à poursuivre l’étude de l’urbanisme concessionnaire en Égypte moderne et des formes architecturales produites dans ce système à partir de l’exemple des villes créées par la Compagnie universelle du Canal de Suez, et à initier une enquête sur le processus de connaissance du terrain égyptien impulsé, dans le sillage de l’occupation de l’Isthme, sous différentes formes (fouilles archéologiques, collectes de naturalia, création de musées, etc.) et modalités d’intervention (mécénat de la Compagnie, mécénat individuel, érudition dilettante, collectionisme, etc...). Il s’agit de saisir dans toute sa complexité l’appropriation d’un territoire par une entreprise qui, au-delà de ses objectifs commerciaux, a également développé un rôle d’aménageur, de promoteur, d’encadrement de la population et de mécène. La recherche bénéficie d’une aide de l’ANR obtenue en 2007.

A. Urbanisme concessionnaire, architecture patronale et construction privée dans les villes du canal de Suez

L’étude porte sur la production savante de l’architecture, de la ville et du paysage (systèmes d’irrigation, plantations, développement d’exploitations agricoles) engageant des acteurs professionnels identifiables (architectes, ingénieurs, entrepreneurs, artisans), en vue d’analyser les pratiques concrètes de fabrication de paysages construits générés par l’interaction de normes et de doctrines européennes avec des réalités locales (réglementations urbaines, droits coutumiers, fonctionnements fonciers, pratiques techniques, usages sociaux, etc.). La visée est de développer une histoire croisée et transversale, associant les savoirs propres de l’histoire de l’architecture et de la ville européenne à la connaissance du terrain et du contexte égyptien. Les médiations et domestications locales des objets étudiés, les circulations intra-méditerranéennes dont ils sont le produit, les influences réciproques et effets de retour sont pris en compte afin de saisir la singularité et la diversité des transactions techniques, sociales, politiques qui ont eu cours dans ces villes et continuent à marquer leur culture institutionnelle et sociale. Aux effets de l’interaction entre des cultures techniques, politiques et sociales différentes, s’ajoute donc un questionnement sur les dynamiques de permanence et les inerties de la pratique urbanistique, ainsi qu’une réflexion sur la « concordance des temps » urbanistiques, politiques et sociaux, qui est susceptible d’éclairer sous un nouveau jour les processus de patrimonialisation. Si le cœur chronologique de l’enquête concerne les années 1859-1956, les processus d’intégration et/ou de distinction des trois villes après la nationalisation de 1956 ne seront pas négligés. Leur fortune critique, historiographique ou patrimoniale sera appréhendée par divers biais (production bibliographique, législations de protection, actions de requalification, littérature médiatique, etc.). L’analyse vise ici à mettre en lumière les représentations et rhétoriques que ces activités engagent, en leurs zones d’ombre, impensés, lieux communs ou obsessions. La recherche croise ainsi la question du rapport au passé (en particulier colonial), et à l’écriture de l’histoire du temps présent, dans les sociétés dites post-coloniales de chacune des deux rives. Elle s’inscrit dans le débat plus large concernant le rapport des sociétés européennes et méditerranéennes à leur passé colonial et à son historicisation.

Les trois villes de fondation (Port-Saïd, Ismaïlia, Port-Tawfiq) créées à partir de 1859 seront étudiées par le biais de la mise en œuvre d’un inventaire architectural et urbain de leurs noyaux historiques et par le dépouillement de la documentation historique disponible en France, en Égypte ainsi qu’en Italie et Grèce (Archives du monde du travail à Roubaix, Archives rapatriées des postes à Nantes, Musée de la Marine à Paris, Archives diplomatiques à Rome, Fonds du musée Benaki à Athènes, archives privées...). Les enquêtes de terrain ont montré d’ores et déjà qu’un fort renouvellement du bâti a affecté les trois villes, et que le paysage construit actuel représentait une donnée insuffisante pour reconstituer leur formation et leur développement. La base de données des constructions autorisera une interrogation par type architectural ou par nom des acteurs de la construction.

B. Fouilles et collections

Cédric Meurice (Musée du Louvre)

En accompagnement de son activité principale, la Compagnie s’est impliquée dès l’origine dans l’organisation de fouilles archéologiques ainsi que dans la construction de musées proposant des représentations de l’Égypte ancienne dans les expositions universelles. Certains de ses grands administrateurs (Lesseps, d’Arenberg…) ont promu et financé des fouilles. La Compagnie a aussi vu passer en son sein bon nombre d’érudits autodidactes, à l’origine de collections d’objets relatifs à l’histoire et à la géographie de l’Isthme. La plupart de ces collections ont ensuite repris la route de l’Europe, à l’instar des objets rassemblés par le médecin chef Paul Companyo (1817-1901), connu comme « habile naturaliste », et qui termina sa carrière comme conservateur du Museum d’Histoire naturelle de Perpignan. Il s’agira d’étudier concrètement la contribution de la Compagnie du canal de Suez et de ses personnels à la connaissance de l’Isthme, et plus largement de l’Égypte, à l’écriture de son histoire archéologique et naturelle, le cas échéant anthropologique. Cette étude éclairera non seulement des formes de connaissance à l’écart (en première hypothèse) des systèmes académiques, mais encore contribuera à identifier en France des gisements d’information inédite.

Ce volet de la recherche consistera dans un premier temps à établir un répertoire systématique des fouilles menées dans l’Isthme à partir du premier XIXe siècle, ainsi qu’un inventaire des collections publiques et privées qui se sont formées en parallèle, avec mention de provenance des objets collectés, afin de pouvoir déterminer les « géographies » propres de ces collections.

Actions prévues : inventaire architectural des trois villes (Suez, Ismailiya, Port-Saïd) – répertoire des fouilles archéologiques menées dans l’Isthme – répertoire des collections publiques et privées – une journée d’études – un colloque.