Les praesidia romains du désert Oriental
Noms anciens et actuels des sites concernés: Umm Balad (Domitianè, puis Kainè Latomia), al-Zarqâ (Maximianon), al-Muwayh (Krokodilô), Dawwî, Bir Sayyâla, al-Hamrâ, Bir al-Hammâmât, Qusûr al-Banât, Khashm al-Minayh (Didymoi), Abû Qurayya (Dios), Duwayq (Phalakron?), Jirf (Xèron Pelagos)
Responsable: Hélène Cuvigny (papyrologue, CNRS, IRHT).
Collaborations: Emmanuel Botte (archéologue, École française de Rome), Charlène Bouchaud (archéobotaniste, Museum d'histoire naturelle, Paris) Jean-Pierre Brun (archéologue, CNRS, dir. du Centre Jean Bérard, Naples), Adam Bülow-Jacobsen (papyrologue, ancien professeur de la Fondation Carlsberg, Copenhague), Dominique Cardon (étude des textiles, CNRS), Laetitia Cavassa (Centre Jean-Bérard, Naples), Mohammed Elmaghrabi (papyrologue, univ. d'Alexandrie), Hélène Eristov (étude des peintures et décors, CNRS), Thomas Faucher (archéologue, numismate, IFAO), Hero Granger-Taylor (étude des textiles, Londres), Martine Leguilloux (archéozoologie, sp. du cuir, Centre archéologique du Var, Toulon), Yves Lignereux (archéozoologue, École nationale vétérinaire et museum de Toulouse), Danielle Nadal (restauratrice, Laboratoire Materia Viva, Toulouse , Claire Newton (archéobotaniste, univ. Nottingham), Michel Reddé (archéologue, EPHE), Bérangère Redon (archéologue, CNRS-MOM), Helmut Satzinger (égyptologue, linguiste, univ. de Vienne), Margareta Tengberg (archéobotaniste, univ. Paris X), Khaled Zaza (dessinateur, IFAO).
Institutions partenaires: CSA, Ministère des affaires étrangères
Dates du chantier: entre la mi-décembre et le début de février
Ayant réduit le royaume de Cléopâtre à une province de leur empire (30 av. J.-C.), les Romains procédèrent à une mise en valeur du pays et à un inventaire systématique de ses atouts et de ses richesses naturelles: ils furent particulièrement actifs dans le désert Oriental, qui s’étend entre la vallée du Nil et la mer Rouge. Ils y découvrirent de nouveaux matériaux de prestige pour les grands programmes architecturaux des empereurs (granit du Mons Claudianus, porphyre du Mons Porphyrites) et, sur la côte de la mer Rouge, ils réactivèrent deux ports lagides, Bérénice et Myos Hormos («Port-Souris»), qui devinrent les têtes de ponts obligées de l’itinéraire égyptien pour le commerce de Rome avec l’Arabie du Sud, la Corne de l’Afrique et l’Inde. Les routes de Bérénice et de Myos Hormos avaient un tronçon commun entre Phoinikôn (al-Laqîta) et Koptos (auj. Quft), sur le Nil, où les denrées importées (aromates, épices, encens…) transitaient par de vastes entrepôts pour être dédouanées avant de pénétrer dans le pays.
Le programme «désert Oriental» étudie ces deux aspects de la présence romaine dans la région: d’une part l’exploitation des carrières, d’autre part l’aménagement et la surveillance des deux grandes pistes caravanières, appelées dans l’Antiquité «route de Myos Hormos» et «route de Bérénice». Il tire parti d’une source historique qui a généralement disparu ailleurs qu’en Égypte: la documentation papyrologique, dont la conservation est favorisée par les conditions géographiques et climatiques de ce pays. Si les sites de la vallée du Nil et du Fayoum, pillés et fouillés depuis la fin du XIXᵉ s., ont déjà livré le gros de leurs papyrus, les installations romaines du désert Oriental ont été préservées des interventions humaines jusqu’à récemment. Ces installations se présentent en général comme des fortins ou des villages fortifiés quadrangulaires, appelés dans l’antiquité praesidia. Malheureusement, le développement foudroyant du tourisme sur la côte de la mer Rouge depuis une vingtaine d’années a des répercussions désastreuses sur les sites antiques, devenus buts de safaris en 4x4; les architectures de pierre sèche se dégradent à vive allure, les fouilles clandestines, souvent pratiquées par les Bédouins chercheurs de trésors, minent les murs et ouvrent des cratères dans les dépotoirs par où l’humidité s’insinue. C’est précisément des dépotoirs que provient presque toute la documentation papyrologique du désert Oriental, sous forme non pas de papyrus, mais de tessons inscrits, les ostraca. Une des dimensions de ce programme est donc aussi le sauvetage de ce fragile matériel. Le papyrus, support noble, était sans aucun doute employé par les bureaucrates des postes romains du désert Oriental, mais il était réservé à la rédaction de documents importants qui sont retournés dans la vallée du Nil pour y être archivés. Ce que nous trouvons dans les détritus antiques, ce sont des textes de la vie quotidienne, à caractère souvent privé, d’intérêt éphémère, vite écrits, vite jetés. Exhumés en grand nombre, dans plusieurs sites ayant chacun son profil propre, ces ostraca grecs et, moins souvent, latins, constituent un corpus vivant, qui ne cesse de s’enrichir et de se compléter, dont les données se croisent et s’éclairent de site à site. Ainsi, il a fallu attendre les ostraca de Dios recueillis en 2006 pour comprendre enfin ce qu’était le mystérieux kykleutikon dont il était question dans ceux de Maximianon, trouvés en 1995 (en l’occurrence, un contrat de location mensuelle de prostituée); car il est fréquent, dans cette documentation, de rencontrer des mots inconnus, qui sont le plus souvent des termes techniques.
Les ostraca complètent heureusement les données archéologiques, notamment en fournissant, lorsqu’ils comportent des dates, des repères chronologiques absolus. Souvent, ils livrent le nom antique des sites; surtout, ils sont une source pleine de détails inattendus sur la vie quotidienne des garnisons et des civils qui vivaient dans ces installations et sur la façon dont l’armée romaine du Haut-Empire encadrait le travail dans les metalla impériaux ou surveillait la circulation sur des pistes commerciales.
Historique des fouilles
Un metallon impérial: Umm Balad (fouille 2002-2003)
Nous avons décidé d’intervenir à Umm Balad après avoir constaté la multiplication croissante des déprédations commises sur ce site dangereusement proche d’Hurghada. Le praesidium contrôlait deux petites carrières de granodiorite nichées dans le flanc sud-ouest du Mons Porphyrites. La modestie de l’exploitation s’explique du fait que le matériau local s’était rapidement révélé de mauvaise qualité: parcouru de microfissures, il ne se prêtait pas à l’extraction des monolithes que les empereurs romains recherchaient. C’est pourquoi le praesidium fut abandonné après quelques années : fondé sous Domitien, avec le nom de Domitianè (sc. latomia = «carrière Domitienne»), il changea de nom au moment de la damnatio memoriae de cet empereur et prit alors l’appellation anodine de Kainè Latomia («Nouvelle carrière»). Bientôt l’architecte Hierônymos, omniprésent dans les ostraca, partira pour les carrières du Mons Claudianus, appelées à un meilleur succès (et où une équipe internationale, également appuyée par l’Ifao, a fouillé de 1987 à 1993).
Mais le présent programme, commencé en 1994, s’est principalement concentré sur les routes de Myos Hormos et de Bérénice, qui traversent la partie méridionale du désert Oriental. Les Romains avaient constitué cette zone en territoire militaire, administré par un chevalier dont le titre était préfet (du désert) de Bérénice. À certaines époques, il a eu rang de procurateur.
Au début de la provincialisation, les Romains s’étaient contentés de creuser quelques puits ou de remployer des puits préexistants, auxquels les caravanes se ravitaillaient à intervalles. Dans le désert Oriental (comme dans le désert Occidental), ces puits sont appelés en grec hydreuma. En 76/77, sous Vespasien, le gouverneur de la province, le préfet d’Égypte Iulius Ursus, alla jusqu’à Bérénice et, sur le chemin du retour, indiqua les endroits où il convenait de forer de nouveaux hydreumata en liaison avec lesquels seraient construits des praesidia. Ce fut probablement la première génération de ces fortins carrés, généralement organisés autour d’un puits, que nous étudions. Pourquoi le pouvoir romain décida-t-il de renforcer ainsi l’équipement des routes? L’hypothèse que nous privilégions pour le moment est qu’il aurait ainsi réagi à la montée de l’agressivité des nomades: des ostraca qui datent de Trajan et d’Hadrien signalent en effet des rezzous perpétrés par des bandes de barbaroi. Strabon, qui visita la région vers 25 av. J.-C., se félicitait au contraire des dispositions pacifiques des Bédouins locaux.
La route de Myos Hormos (1994-1997)
Nous avons d’abord planté nos tentes à al-Zarqâ (Maximianon), puis à al-Muwayh (Krokodilô), les seuls praesidia de cette route qui aient conservé leur dépotoir, mais nous avons également fait des sondages et dressé des plans à Dawwî, Bir Sayyâla, al-Hamrâ, Bir al-Hammâmât et Qusûr al-Banât. La fouille de Maximianon (1994-1995) a fait définitivement justice de l’idée que le port antique de Qusayr al-Qadîm devait être identifié avec le Leukos Limèn que le géographe Claude Ptolémée (IIe s. apr. J.-C.) situe à peu près à cette latitude: il n’est jamais question dans les ostraca de Maximianon que de Myos Hormos. Le toponyme Leukos Limèn («Port-Blanc») est un fantôme, qui dérive probablement d’une confusion avec Leukè Kômè («Blanc Village»), port nabatéen situé sur l’autre rive de la mer Rouge. Krokodilô, comme Maximianon, fut probablement fondé sous les Flaviens, mais seul subsiste son dépotoir trajanien et des premières années d’Hadrien. Le fortin fut alors abandonné, probablement parce qu’il était implanté dans un endroit qui l’exposait à de trop fréquentes crues de l’oued: il fut alors, selon nous, remplacé par le praesidium de Bir al-Hammâmât.
Krokodilô doit son nom au grand rocher qui le domine et qui, vu sous un certain angle, présente le profil d’un crocodile. Un cavalier dace appelé Dida a laissé sur ce rocher une inscription en latin de 2,50 m de long, à la mesure de l’ennui qu’avaient dû lui procurer ses cinq mois de garnison à Krokodilô; la Dacie venait d’être conquise par Trajan et les noms de jeunes Daces enrôlés dans l’armée romaine et envoyés en Égypte abondent dans les ostraca pendant une courte période.
Le dépotoir de Krokodilô a livré deux ostraca géants qui comptent parmi les documents écrits les plus importants trouvés à ce jour dans le désert Oriental. L’un est un journal de poste dans lequel le sous-officier commandant le fortin (son titre est curator praesidii) a noté scrupuleusement, sur plus d’un mois, les arrivées et les départs de courrier officiel, avec les noms des cavaliers messagers, la date, l’heure et la nature du courrier transporté. L’autre est également une amphore sur laquelle le curateur a recopié des circulaires officielles, adressées par la hiérarchie militaire à tous les curateurs, et destinées à les mettre en garde contre d’éventuelles attaques de «Barbares» Les ostraca du désert Oriental sont en effet une source de premier ordre sur le fonctionnement de la poste militaire sous le Haut-Empire romain.
Nous n’avons pas fouillé Persou (auj. Bir Umm-Fawakhir), site omniprésent dans les lettres reçues à Krokodilô et Maximianon, parce qu’il ravitaillait ces deux garnisons en légumes à cuire, herbes aromatiques et salades. En effet, le praesidium de Persou a complètement disparu dans les bouleversements causés par l’exploitation de mines d’or à l’époque byzantine et moderne. À l’époque ptolémaïque et au tout début de l’empire, Persou était le nom des célèbres carrières de pierre de bekhen du wâdî al-Hammâmât, comme le prouvent quelques inscriptions grecques de ces carrières : lorsque leur exploitation s’arrêta et qu’un praesidium fut construit à quelques km de là, à Bir Umm-Fawakhir, le nom migra avec la garnison.
La route de Bérénice (1998-2011)
Les Romains ont remis en service le port de Bérénice un peu plus tard que celui de Myos Hormos, le seul que mentionnait Strabon en 25 av. J.-C. La première date connue attestant la fréquentation de la route Koptos-Bérénice est 4 av. J.-C. ; elle est fournie par un graffito inscrit dans un abri-sous-roche où les premiers négociants empruntant cette nouvelle route faisaient halte (cet itinéraire des temps héroïques, où les puits étaient très espacés, est décrit avec précision par Pline l’Ancien, Nat. 6.102-103); l’abri-sous-roche, rempli de graffiti que nous avons republiés, est connu sous le nom de paneion du wâdî Minayh. On a vu que la route de Bérénice ne reçut un équipement complet de puits fortifiés qu’à partir de 76/77. Elle fut fréquentée plus longtemps que la route de Myos Hormos, où les fortins ont été abandonnés à la fin du IIᵉ s. apr. J.-C.: parmi les praesidia de la route de Bérénice, ceux qui n’ont pas été prématurément désaffectés ont été rendus aux sables au milieu du IIIᵉ s. À ce jour, nous avons travaillé sur quatre de ces fortins: Khashm al-Minayh (Didymoi), Abû Qurayya (Dios), Duwayq (Phalakron?) et Jirf (Xèron Pelagos). Ils ont pour caractéristique commune de présenter des casernements réduits, subdivisés par de mauvais murs et, surtout dans certains secteurs, comblés d’ordures: dans la première moitié du IIIᵉ s., les garnisons avaient cessé de procéder au nettoyage régulier des cantonnements; on laissait les détritus s’accumuler sur place, ce qui exhaussait les sols, ou bien on s’en débarrassait en les jetant dans une pièce voisine désaffectée, sans se soucier de les porter à l’extérieur. Plusieurs ostraca issus de ces dépôts tardifs témoignent que l’armée romaine avait trouvé un modus vivendi avec les nomades, qui venaient se ravitailler dans les fortins. Ils dépendaient d’un chef de clan, dont le titre, tel qu’il est rendu dans les ostraca, était hypotyrannos. Signe d’acculturation, ces Bédouins venaient toucher des rations de vin.
Didymoi (fouille 1998-2000)
Didymoi est l’un des trois sites de la route de Bérénice où ait été retrouvée une dédicace commémorant le passage du préfet Iulius Ursus. Fondé en 76/77, le praesidium fut reconstruit cent ans plus tard, sous Marc Aurèle, à la suite de l’effondrement du puits, que relate une inscription. Le dernier jalon chronologique sûr et précis est fourni par un ostracon trouvé dans le comblement tardif d’un casernement: c’est la copie d’une circulaire dans laquelle le préfet d’Égypte annonce que l’empereur Maximin le Thrace vient d’associer son fils Maxime au trône (236 p.C.): ordre est donné aux curateurs d’en informer leurs camarades et de procéder aux célébrations d’usage.
Didymoi a livré une collection impressionnante de textiles et de morceaux d’objets en cuir. De nombreux fragments textiles proviennent du rembourrage de deux coussins jetés entiers au dépotoir: il ne s’agit pas dans ce cas des restes de vêtements portés par les occupants du fortin, mais de chiffons récupérés dans les maisons bourgeoises de quelque métropole de la vallée du Nil; le raffinement des tissages et la fantaisie infinie des couleurs témoignent de la virtuosité des tisserands et des teinturiers de l’Égypte romaine. Mais la pièce la plus étonnante trouvée à Didymoi est une scène de chasse à la gazelle peinte sur une peau, qui recouvrait probablement un bouclier de parade.
Dios et ses voisins, toponymes et proscynèmes (fouille 2005-2009)
Les toponymes des praesidia de la route de Bérénice sont connus par trois itinéraires antiques transmis par la tradition médiévale: l’Itinéraire Antonin, la Table de Peutinger et la Cosmographie de l’Anonyme de Ravenne. Ces trois sources ne concordent pas parfaitement entre elles, ni avec les ostraca. Pour la station de Dios, l’Itinéraire Antonin donne le nom de Iovis (i.e. praesidium de Jupiter), qui a été retenu par les historiens modernes et qu’on a trouvé dans un ostracon latin; en revanche, tous les ostraca grecs emploient la forme grecque Dios («(praesidium) de Zeus»), reprise dans la Table de Peutinger.
Dios n’a été fondé qu’en 114/115, sans doute pour remplacer le praesidium de Bir Bayza dont nous pensons qu’il faisait partie du dispositif établi par Iulius Ursus. Bir Bayza se trouve à 6 km à vol d’oiseau de Dios. Il a fait l’objet d’une brève campagne de fouille en janvier 2008. Abandonné dans le cours du Iᵉʳ s., il présentait, sous les mètres cubes de sable, des casernements impeccablement nettoyés; les vantaux de la porte ont été retrouvés, entiers mais calcinés. En dépit de sa courte vie, Bir Bayza avait généré deux modestes dépotoirs : l’un devant la porte principale, l’autre à l’arrière, auquel on accédait par une poterne et qui a été ravagé il y a quelques années par un bulldozer venu d’une des nombreuses mines ou carrières du secteur (car les Bédouins ne sont pas les seuls à commettre des déprédations sur les sites antiques du désert Oriental). Les quelques ostraca recueillis n’ont pas livré le nom du fortin; parmi ces ostraca, aucune des lettres ne comporte de proscynème, ce qui est un signe d’ancienneté, de même que l’absence de gourdes dans le matériel céramique: le proscynème, formule introductive par laquelle l’épistolier met le destinataire sous la protection du dieu tutélaire de l’endroit d’où il écrit, apparaît dans le désert Oriental au cours du règne de Trajan et devient un véritable tic épistolaire sous les règnes suivants («Untel à Untel salut. Je fais ton proscynème devant notre dame Athèna…»); les lettres trouvées à Umm Balad en sont également dépourvues. Quant aux gourdes, qui apparaissent dans les stratigraphies au même moment que, dans les ostraca, le mot kolophônion pour désigner un conteneur à vin, elles semblent surgir vers 150.
Contrairement à Didymoi, Dios (pour des raisons qui nous échappent) ne bénéficiait pas de bonnes conditions de conservation: le matériel jeté au dépotoir a vivement souffert de l’humidité, les textiles et les restes botaniques sont rares, le cuir pratiquement absent, les ostraca généralement détériorés (mais le recours à un appareil photo numérique infrarouge depuis 2008 permet de sauver beaucoup de textes difficilement perceptibles à l’œil nu) ; un grand nombre d’ostraca sont, comme toujours dans les praesidia, des lettres venues des deux stations voisines (les aléas du courrier privé ne permettaient pas d’organiser des échanges sûrs avec des sites plus éloignés); la provenance de ces lettres se déduit des proscynèmes exécutés devant Techôsis (déesse non encore attestée) qui régnait sur Kompasi, et devant Athèna, patronne de Xèron Pelagos (voir plus loin).
Site minier où l’eau était abondante (on la trouve toujours à faible profondeur), Kompasi est beaucoup moins bien conservé: il ne reste plus qu’un côté de la muraille du praesidium, les restes de deux grandes meules à broyer le minerai aurifère et deux citernes éventrées par les Bédouins. Les lettres qui en sont parvenues à Dios montrent que c’était un centre de culture maraîchère (à l’instar du Persou de la route de Myos Hormos) et qu’on y envoyait son linge à laver.
Du point de vue archéologique, Dios a livré une prolifération de fours tardifs, un balnéaire qui avait dû être éclairé par des vitrages translucides en verre et en pierre spéculaire, et surtout une chapelle oraculaire joliment aménagée dans un casernement. La plate-forme supportant les statues, ornée d’une rustique marqueterie de pierre, était partiellement creuse: derrière la façade, un escalier de trois marches permettait d'accéder à la plate-forme, peut-être pour habiller commodément les statues. Dans une période ultérieure, la chapelle fut réaménagée et cet escalier remblayé. Son comblement a livré une dizaine d'oracles en grec sur ostraca, numérotés et attribués à diverses divinités, ainsi qu’un fragment de cadran solaire orné de représentations divines et d’une curieuse inscription grecque: «zone des malheureux».
De fabrication locale, la statuaire et les inscriptions votives de la chapelle (en grec et en guèze), ainsi que le cadran solaire, sont en stéatite, une roche tendre extraite des carrières qui s’étendent à 500 m au nord du praesidium. Ces carrières sont jonchées de fragments de plats et de gros bols demeurés à l’état d’ébauche. Plusieurs de ces beram (sing. borma, tel est le nom arabe de ces pots en pierre), dont on pensait à ce jour qu’ils étaient d’époque médiévale, ont été retrouvés juste au-dessus des dernières couches d’occupation du fortin par les militaires: ils y ont donc été déposés avant que l’ensablement ne commence, très peu de temps après le départ de l’armée. Nous imaginerions volontiers qu’ils témoignent d’une industrie locale pratiquée par les «barbares»: profitant du puits peut-être encore utilisable, ces derniers ont dû continuer à visiter quelque temps le praesidium abandonné où on ne les ravitaillait plus.
Un des sondages de la dernière campagne (déc. 2008-janvier 2009) a permis de dégager l'angle nord-ouest du fortin, qui s'est révélé occupé par le praetorium, c'est-à-dire l'appartement du curator praesidii. Deux pièces y sont décorées d'une mosaïque grossière, apparentée, par son exécution et par le matériau, à celle de la chapelle. Dans ce qui devait être une pièce de réception, on retrouve le motif en damier noir et blanc, qui s'organise ici autour d'une porte à deux battants surmontée d'un fronton. Un dossier d'assignations aux gardes de nuit, trouvé dans le dépotoir, confirme l'identification de cet appartement au praetorium: chaque nuit, quatre soldats se relayaient pour monter la garde à un angle du fortin appelé «angle du praetorium».
(© A. Bülow-Jacobsen)
Cet ostracon a été trouvé dans le dépotoir. Un soldat s'est amusé à représenter, d'un calame expressif, sinon habile, un personnage barbu pesant son phallus sur une balance à plateaux. Symbole de richesse et de fécondité, phylactère contre le mauvais œil, le phallus est un motif iconographique et coroplastique populaire, qui devait en outre trouver un terrain favorable dans la microsociété masculine et passablement désœuvrée des fortins du désert. En revanche, le motif de la pesée du phallus n'est connu, semble-t-il, que par une fresque qui orne l'entrée de la maison des Vettii à Pompéi, où elle a la double fonction de protéger la maison et de proclamer la richesse de ses propriétaires.
Xèron Pelagos (2009-2012)
24°55’40 N/34°15’50 E. Signalé sur les cartes sous les noms de Jirf ou d'al-Faysaliyya, ce praesidium est le voisin immédiat de Dios dans la direction de Bérénice. L'Itinéraire antonin le nomme Aristonis, toponyme résultant peut-être d'une corruption de Aridum; en revanche, deux autres itinéraires antiques, la Table de Peutinger et la Cosmographie de Ravenne, l'appellent correctement Xeron, abréviation usuelle de Xèron Pelagos, «Sèche-Mer». La forme complète du nom, connue par quelques ostraca de Dios et de Xèron même, est probablement une allusion à la mer de sable qui ennoie ce petit fortin (44 x 33 m) tapi derrière son énorme dépotoir.
La première campagne de fouille a révélé que ce dépotoir devait son volume inhabituel à la présence d'épaisses couches de boue gypseuse résultant de curages répétés du puits. La découverte d'un ostracon avec un éloge versifié de «l'admirable terroir de Xèron» et de son eau «gypsophore» fut une mince consolation.
L'intérieur du fort, très ensablé, a conservé sur toute leur hauteur une grande partie de ses architectures du IIIᵉ s., époque où les anciens casernements, rasés, furent remplacés par des pièces plus petites.
Décharges et remblais ont livré des ostraca du début du IIIᵉ s., souvent relatifs au ravitaillement (tel un intéressant compte de distribution à des soldats palmyréniens, éméséniens et parthes). L'arrière du fortin est occupé en partie par un balnéaire , dont les eaux usées se déversaient directement dans la citerne. L'ensablement de celle-ci n'a pas encore permis de voir si elle comportait deux bassins, dont l'un aurait été réservé à l'eau propre (encore que gypsophore) tirée du puits. Jouxtant la citerne au nord, la chapelle du fortin a été dégagée: plusieurs trouvailles ont révélé qu'elle était consacrée à Athéna et qu'on y rendait des oracles, comme à Dios.
Les derniers témoins écrits trouvés à Xèron sont des ordres de livraison de blé datés d'une onzième année régnale (peut-être de Gallien, soit 264). Au nombre d'une centaine, émis pendant une brève période de quelques jours, ces bons de blé ont colonisé les couches d'occupation les plus tardives dans tout le quart sud-ouest du fort. Ils sont établis au bénéfice de personnages dont l'anthroponymie aux consonnances insolites (Baratit, Engosarek, Inknet, Sôgôd, Ôeureuex…) laisse deviner qu'il s'agit de ces Barbaroi qui, d'après quelques textes trouvés à Dios et Didymoi, avaient fini par entrenir des liens pacifiques avec les garnisons romaines: des Blemmyes ? des Trogodytes? Ce trésor d'environ 150 anthroponymes est en cours d'analyse par Helmut Satzinger (Vienne).
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